Feu! Chatterton // À l'aube

Le destin tragique de Chatterton, ce jeune poète que des ambitions littéraires contrariées ont conduit au suicide, a fasciné tous les romantiques français jusqu’à ses deux derniers hérauts, Gainsbourg et Bashung.
Bien que la référence au personnage de Vigny soit ici purement fortuite, Feu! Chatterton aurait en revanche beaucoup de mal à nier l’influence de ces deux figures tutélaires de la chanson.
Filiation que l’on décèle déjà en 2012, lorsque le groupe publie son premier clip, déclaration d’intention d’un projet audacieux en gestation, dont on a pu entendre depuis quelques chapitres lors de leurs concerts. Aujourd’hui, le groupe a fait du chemin et a publié le 8 septembre dernier son premier EP, élégante collection de chansons hors du temps, réaliste et romantique jusqu’au vertige.https://www.facebook.com/feu.chatterton • Twitter : https://www.twitter.com/FeuChatterton • Soundcloud : https://www.soundcloud.com/feu-chatterton ——————————————————————— À l'aube Nous étions frères un jour et les choses ont changé, c’est vrai. Il est parti. Dix-huit mois à l’autre bout de la terre, éprouver son corps et sa tête dans les champs de bananes d’Océanie où l’on se lève à l’aube ; éprouver le reste sur les plages asiatiques, où l’on goûte au bonheur de synthèse et aux espaces infinis que les eaux couvent la nuit. Où l’on se lève à l’aube. Et si nous avons pleuré ensemble ce jour de septembre où nous nous sommes quittés c’est qu’on savait que l’infinie tendresse, la mémoire et le téléphone mobile sont peu de choses contre la distance — que tout allait changer. Il est parti. C’est qu’il se lève à l’aube. Faut bien s’arracher. D’abord il y a l’âge libre avant la vie domestique qu’on attend tous comme une sentence absurde et nécessaire. Et puis ces chimères à fuir, qu’on croit laisser aux portes des avions long-courriers. Enfin, la peur de s’engraisser ici, que le confort nous abêtisse. Il est parti. C’est qu’il se lève à l’aube. Dans nos longues nuits blanches, qui s’en allaient mourir dans le cendrier, on a beaucoup rêvé et attendu que les choses adviennent, comme par enchantement. Des lendemains de ces soirs grisés il me souvient surtout l’odeur amère du tabac froid, la torpeur qu’engendrait le shit qu’on fume, l’impuissance et l’orgueil. Il faut choisir, la vie est ailleurs ! Voilà ce qu’on se disait. Il est parti. C’est qu’il se lève à l’aube. Avant son départ il était déjà moins bavard que lorsque je l’ai connu, huit ans plus tôt. C’est qu’il n’y a pas d’âge pour avoir de vieux démons. Les siens lui parlaient, je crois, de filiation et d’arbre généalogique. A celui-là aussi on coupe les branches qui font ombrage et les feuilles y meurent à l’automne. Alors j’ai compris ses silences et je les partageais. Je me suis aussi dit que j’étais sans doute moi-même moins fougueux, moins dispendieux qu’en notre prime adolescence. Lors on découvrait, comme tout le monde, le péril de toute véritable entreprise de séduction et la saveur des lèvres maladroites et conquises. On apprenait aussi par cœur les mystères âpres et charnus du con féminin qu’on touche d’abord avec les doigts. Et surtout — surtout ! — l’insolent et naïf sentiment de liberté, les poumons amples, quand on prend la route du voyage pour la première fois ! Il est parti. C’est qu’il se lève à l’aube. Paroles & Musique © Feu! Chatterton

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